Titre: Justice(s)
Fandom: Original
Personnage/Couple: No name pour les deux :X
Rating: PG - 13
Disclaimer: J'ai tout fait toute seule :D C'est une nouvelle, quoi.
La justice sans force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique.
[ Blaise Pascal ; Pensées sur la religion ]
Ce n’était pas comme, si, tout d’un coup, tout s’était écroulé, me laissant nue face à un miroir me renvoyant les pires reflets de mon être. Ce n’était pas non plus comme si je n’avais pas été prévenue. Et c’était encore moins de sa faute, la faute des autres ou la faute de qui que ce soit d’autre que moi ou mon destin. Oh, en faite, si, c’était peut être un peu de sa faute. Mais moi, je ne voulais pas en entendre parler, et la culpabilité, ce n’était pas très important, c’était même plutôt un poids. Il fallait juste rétablir la situation. Mais mon attention n’était pas focalisée sur ce point précis. Tout ce que je regardais, à ce moment précis, c’était ma main, dégoûtante de sang, écorchée, douloureusement entaillée, et la vitre éventrée de la fenêtre qui était face à moi.
Qu’est-ce qu’il y avait à dire ? Rien. Pas grand-chose, peut être. En tout cas, je souriais, encore sous le choc. Le coup était, semble-t-il, parti tout seul. Violent. Trop violent. Et, derrière moi, je sentais son ombre vaguement trembler, terrifiée.
-N’avais-tu donc pas compris ? murmurai-je, et ma voix me surpris, trop lassée, trop fatiguée, raclant contre les parois de ma gorge. N’avais-tu donc pas compris ?!
-Non.
Ce simple souffle, ce petit mot, là, fit réellement s’écrouler toutes mes convictions à son sujet. Il n’y avait donc rien à faire ? Elle n’avait rien compris. Rien de rien. Alors, je me remis à sourire. Fatiguée. Très fatiguée. Trop, peut être, mais ceci n’était qu’un détail.
-Tu n’avais donc pas compris, pas eu la moindre idée de l’affront qu’il m’avait fait ? Et tu l’as défendu, l’as fait sortir de toutes misères, alors même qu’il ne méritai que cela : ramper par terre et dans la boue, se traîner dans la poussière et la bile qu’il a fait vomir aux autres ? C’est à gerber, tu le sais, ça ?
-Non, je ne le sais pas. Et je m’en fous, d’ailleurs.
-J’aurais du m’en douter.
Je portais doucement les mains à mes tempes, commençant à les masser. Mais cela faisait mal, et la sensation du frottement du sang contre ma peau était désagréable. Seulement, je sentais poindre un violent mal de crâne, peut être par fatigue, peut être juste par ennui. Car elle m’ennuyait, elle et ses convictions trop modernes, elle et ses idées futiles d’amour sauveur. L’amour, ça ne sauve pas. Ça vous écrase juste lamentablement, quand il n’y a que cela, quand c’est tout seul. L’amour seul est injuste. Mourir par amour ? La belle connerie. Tout le monde sait que ceux qui meurent par amour préféraient souvent la Mort à Bien-Aimé. Il faut dire que la Mort a ses atouts…
-Mais, vois-tu, j’aurais préféré que rien n’arrive. Cela aurait été plus simple.
-Quand rien n’arrive, il ne sert alors à rien de vivre, fis-je, mordante. Vivre, c’est se battre, tuer le père, assassiner la mère, pour se sentir peut être libre, et, finalement, se rendre compte qu’on les a juste garder dans son cœur, et c’était peut être mieux. Il faut tuer pour vivre, tuer les idées pour en trouver de meilleures. Il faut tuer pour vivre. Et il faut vivre pour mourir.
-Arrête avec tes idées connes, OK ? Ca ne nous avancera pas, ta philosophie suicidaire de martyr à la petite semaine.
-Mes idées connes ? Martyr à la petite semaine ?
Je me retournai brutalement, les yeux brûlant de colère. Elle recula d’un pas, à nouveau terrifiée. Je n’étais que cela, à ses yeux de contemporaine philosophie : violence et brutalité. Elle en oubliait la beauté de la vengeance, elle en oubliait les charmes indéniables d’une Justice qui, si elle paraissait vide de sens et sans justice, se révélait moins pourrie que la leur, corrompue et dévorée par une cupidité qui épargnait peu d’affaires – qu’importe la pureté et l’honneur de ceux qui s’y battait.
-Mes idées connes, tu dis ? Elles sont peut être plus connes que les tiennes ? Et est-ce que toi, tu serais capable de mourir, de réellement mourir, pour ce que tu défends, et pas, insidieusement, pour une cause dont tu n’oses voir les réelles conséquences et les réels sous-entendus ?
-La force ne mène à rien, souffla-t-elle. Tu te trompes sur toute la ligne, à mon sujet comme au sujet de l’amour et de la justice.
Oui, elle tremblait. Elle tremblait, et je m’en foutais. Peut être même que cela me réjouissait, quelque part. Parce qu’elle n’avait pas le droit de juger et me cracher son avis dans la figure, quand je tentais de rester polie et ne rien donner de mon avis violent et réel sur sa philosophie, sa philosophie qui prenait un malin plaisir à vouloir me détruire. Je pouvais cohabiter avec elle, malgré ses défauts et ses oppositions avec moi-même. Mais je ne pouvais tolérer son attitude pitoyable, cette manière de me prendre en pitié, parce que je ne respectais pas ses codes de vie et sa vision du monde.
-La force ne mène à rien ? Parce que tu crois que sans force, ta justice pourrait fonctionner ? L’homme, il est con, il est crétin, et il fonctionne à la baguette. Tout seul, il peut être aussi droit et juste que possible, ça ne changera rien : en groupe, il devient, dans cette société, d’une connerie crasse et rare.
-Ne juge pas.
-Et c’est toi qui me dis ça ?
Elle gémit. Elle ployait sous la violence que je dégageais, cette violence qui montait – et que je tentais de contenir. Il n’y avait donc rien à faire ? Ce n’était pas comme si je ne la comprenais pas : ses idées étaient belles, peut-être, mais il n’y avait pas dedans, pour moi, le goût, la point d’amertume qui fait vivre. Trop de bonheur tue le bonheur. Un malheur amène avec lui une nouvelle vision des choses, lave intégralement une âme et la fait évoluer. Le bonheur, c’est une éloge de la paresse et de l’immobilisme, alors que moi-même était une émanation du passé : un passé qui voulait avancer dans la vie en conservant sa philosophie.
-Tu es trop violente pour notre époque ! Cette époque, là, qui doit changer, apprendre les vertus de l’amour !
-Mes vertus, les connais-tu ?
-Je connais tes dérives, cela me suffit, affirma-t-elle brutalement, en se redressant, droite et fière. Et tes dérives sont aussi mauvaises et pourries que toi.
-Moi aussi, je connais tes dérives. Et elles sont plus pernicieuses que les miennes. Elles mènent en réalité à une dégringolade, elles plongent les gens dans la violence, dans le rêve – ou plutôt le cauchemar. Les juments de la nuit sont devenus de plus en plus fortes depuis que tu es venue au monde, sur un rêve, une utopie qui aurait pu être belle sans toutes ses failles.
-Peu importe. Tu dois partir. Laisser le monde en paix.
-Moi, partir ? Non.
Je pris négligemment la bande qu’elle me tenait, et ouvrit une bouteille d’eau, arrosant mes mains toujours douloureuses et pleines d’éclats scintillants. Cela piquait, comme des petites épingles plantées dans la chair à vif, mais il n’était pas question pour moi de laisser transparaître, ne serait-ce qu’un instant, que je pouvais souffrir physiquement. Je ne pouvais pas souffrir physiquement : cela aurait été à l’encontre de ma nature profonde.
-Tu oublis que des gens, ces arriérés, ceux que tu méprises, respectent encore les valeurs de leurs ancêtres. Si je suis violente, moi, philosophie née des difficultés d’une terre glacée et des combats pour la vie, toi, tu es capable de faire pourrir parfois les plus belles choses, et de donner naissance à d'autres qui sont superbes.
-Ton credo de vengeance ne sert à rien.
-Mon credo n’est pas la vengeance. Mon credo est la juste compensation Mais rappelle-toi que ce ne sont ni les dérives, ni les mensonges, ni les utilisations abusives qui font ce que je suis. Il est vrai qu'il en est de même pour toi. Si je suis la juste compensation, tu es la rééducation : quand tu faillis, seule moi peut rétablir la balance.
Elle pencha la tête, pris mes mains et en retira, le plus doucement possible, les éclats qu'elle y trouvait. Elle ne disait plus rien, ne faisait que sourire, comme apaisée. Comme s'il n'y avait plus rien à dire. Et moi, je restais là, cherchant des mots pour exprimer ce qu'il manquait – et je sentais qu'il manquait quelque chose à cette argumentation. Voilà pourquoi elle attendait.
Lentement, je lui tournai à nouveau le dos, songeuse, laissant néanmoins l'une de mes mains à ses bons soins, doux et obligeants.
-Tu es à l'image des hommes en réalité. Des hommes qui ont cherché à se libérer des Dieux. Mais finalement, ils n'ont fait que ce soumettre à d'autres « dieux », qui n'en ont ni le nom, ni la carrure. Ils se sont soumis à quelque chose de pire.
-Essaye-tu de dire que je suis pire que toi? Que je suis un monstre, un Moloch dévoreur d'enfant et d'êtres humains?
-Non. J'essaye de dire que tu n'es pas affiliée aux Dieux. Tu es affiliée aux hommes. Moi, je suis affiliée aux Dieux. Œil pour œil, dents pour dents, la punition est à la hauteur de l'attaque si le cœur est pur, et les coupables toujours sanctionnés!
-C'est si... puéril?
-C'est ainsi que l'ont dicté les Dieux, et personne ne pourra nommer les décisions des Dieux « puériles » sans oublier Leur nature. Mais deux Justices pour deux natures. C'est peut être comme cela que doit s'organiser les choses.
-Ta lame est encore plus solide que je ne le pensais.
-Je suis la Justice aveugle. Si ma lame était incapable de frapper...
-... alors les Dieux auraient mal fait les choses.
Je souris, amusée, sans qu'elle me voit. Qu'importe si elle me voit, d'ailleurs, puisque c'est presque une habitude d'être amusée une fois qu'elle comprend ce que mes mots veulent dire ; ce que j'incarne. Elle délaisse ma main, et exige que je lui donne l'autre ; je ne rechigne pas. Elle a toujours été comme cela, prête à soigner les blessures faites sous mes coups de colère ou mes froides décisions. Elle est humaine en cherchant à apprendre de manières douces aux hommes ; je suis divine en leur offrant de violentes épreuves, de violentes punitions. Je secoue la tête, un rire au bord des lèvres, et elle me lance un regard interloqué, qui ne rencontre qu'un regard et un sourire amusés.
-Tu es toujours la même.
-Toi aussi. Et alors? Nous sommes sensées changer?
-Il paraitrai que ce qu'ils font de nous est sensé nous influencer...
-Foutaises, grommelai-je, soudainement ennuyée. Modifier un ensemble d'énergies, oui, ils en sont capables. Les entités en elles-même? Laisse-moi rire. Ils peuvent s'influencer eux-même, jouer une comédie de justice, trainer nos noms dans la boue : mais nous changer?
-Je ne sais pas. Tout n'est-il pas sensé changer?
-Tout nait, meurt, renait. Mais les grands principes du monde, des mondes, restent les mêmes. N'en as-tu pas conscience, toi, jeune Justice?
-Je ne sais pas. Peut-être. Peut-être pas.
Et tandis qu'elle bande ma main, avec sa délicatesse attentive, je secoue la tête. Que resterai-t-il si même la justice, les justices, les Justices, la Justice, étaient changées selon le cœur des hommes? Cette simple pensée me fait frémir, et tandis qu'elle lâche ma main, je prend une longue inspiration, cherchant à calmer la réaction de mon corps. Il est impossible que je craigne quelque chose, à fortiori encore moins ceux que je suis sensée juger. Car oui, je juge, finalement. Je juge autant que les autres, mais avec toute la connaissance et le savoir des fautes de chacun. Je punis les coupables, qu'ils soient repentant, qu'ils aient oublié leurs fautes ou qu'elles brûlent encore dans leurs esprits. Je juge, je pèse chacun de leurs mots, chacun de leurs morts, chacune de leurs âmes, comme elle tente de le faire avec douceur.
Il n'y a pas qu'une Justice, mais il n'y a pas non plus deux, ni trois, ni mille ou une infinité de Justice ; il n'y en a qu'une, une Justice(s) aux murmures pluriels, aux voix divines et humaines, aux voix inaudibles et aux cris hardis.
Il n'y a pas deux Justices. Il n'y a qu'un pluriel hasardeux, coincé entre le souffle d'une volonté.
Fandom: Original
Personnage/Couple: No name pour les deux :X
Rating: PG - 13
Disclaimer: J'ai tout fait toute seule :D C'est une nouvelle, quoi.
La justice sans force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique.
[ Blaise Pascal ; Pensées sur la religion ]
Ce n’était pas comme, si, tout d’un coup, tout s’était écroulé, me laissant nue face à un miroir me renvoyant les pires reflets de mon être. Ce n’était pas non plus comme si je n’avais pas été prévenue. Et c’était encore moins de sa faute, la faute des autres ou la faute de qui que ce soit d’autre que moi ou mon destin. Oh, en faite, si, c’était peut être un peu de sa faute. Mais moi, je ne voulais pas en entendre parler, et la culpabilité, ce n’était pas très important, c’était même plutôt un poids. Il fallait juste rétablir la situation. Mais mon attention n’était pas focalisée sur ce point précis. Tout ce que je regardais, à ce moment précis, c’était ma main, dégoûtante de sang, écorchée, douloureusement entaillée, et la vitre éventrée de la fenêtre qui était face à moi.
Qu’est-ce qu’il y avait à dire ? Rien. Pas grand-chose, peut être. En tout cas, je souriais, encore sous le choc. Le coup était, semble-t-il, parti tout seul. Violent. Trop violent. Et, derrière moi, je sentais son ombre vaguement trembler, terrifiée.
-N’avais-tu donc pas compris ? murmurai-je, et ma voix me surpris, trop lassée, trop fatiguée, raclant contre les parois de ma gorge. N’avais-tu donc pas compris ?!
-Non.
Ce simple souffle, ce petit mot, là, fit réellement s’écrouler toutes mes convictions à son sujet. Il n’y avait donc rien à faire ? Elle n’avait rien compris. Rien de rien. Alors, je me remis à sourire. Fatiguée. Très fatiguée. Trop, peut être, mais ceci n’était qu’un détail.
-Tu n’avais donc pas compris, pas eu la moindre idée de l’affront qu’il m’avait fait ? Et tu l’as défendu, l’as fait sortir de toutes misères, alors même qu’il ne méritai que cela : ramper par terre et dans la boue, se traîner dans la poussière et la bile qu’il a fait vomir aux autres ? C’est à gerber, tu le sais, ça ?
-Non, je ne le sais pas. Et je m’en fous, d’ailleurs.
-J’aurais du m’en douter.
Je portais doucement les mains à mes tempes, commençant à les masser. Mais cela faisait mal, et la sensation du frottement du sang contre ma peau était désagréable. Seulement, je sentais poindre un violent mal de crâne, peut être par fatigue, peut être juste par ennui. Car elle m’ennuyait, elle et ses convictions trop modernes, elle et ses idées futiles d’amour sauveur. L’amour, ça ne sauve pas. Ça vous écrase juste lamentablement, quand il n’y a que cela, quand c’est tout seul. L’amour seul est injuste. Mourir par amour ? La belle connerie. Tout le monde sait que ceux qui meurent par amour préféraient souvent la Mort à Bien-Aimé. Il faut dire que la Mort a ses atouts…
-Mais, vois-tu, j’aurais préféré que rien n’arrive. Cela aurait été plus simple.
-Quand rien n’arrive, il ne sert alors à rien de vivre, fis-je, mordante. Vivre, c’est se battre, tuer le père, assassiner la mère, pour se sentir peut être libre, et, finalement, se rendre compte qu’on les a juste garder dans son cœur, et c’était peut être mieux. Il faut tuer pour vivre, tuer les idées pour en trouver de meilleures. Il faut tuer pour vivre. Et il faut vivre pour mourir.
-Arrête avec tes idées connes, OK ? Ca ne nous avancera pas, ta philosophie suicidaire de martyr à la petite semaine.
-Mes idées connes ? Martyr à la petite semaine ?
Je me retournai brutalement, les yeux brûlant de colère. Elle recula d’un pas, à nouveau terrifiée. Je n’étais que cela, à ses yeux de contemporaine philosophie : violence et brutalité. Elle en oubliait la beauté de la vengeance, elle en oubliait les charmes indéniables d’une Justice qui, si elle paraissait vide de sens et sans justice, se révélait moins pourrie que la leur, corrompue et dévorée par une cupidité qui épargnait peu d’affaires – qu’importe la pureté et l’honneur de ceux qui s’y battait.
-Mes idées connes, tu dis ? Elles sont peut être plus connes que les tiennes ? Et est-ce que toi, tu serais capable de mourir, de réellement mourir, pour ce que tu défends, et pas, insidieusement, pour une cause dont tu n’oses voir les réelles conséquences et les réels sous-entendus ?
-La force ne mène à rien, souffla-t-elle. Tu te trompes sur toute la ligne, à mon sujet comme au sujet de l’amour et de la justice.
Oui, elle tremblait. Elle tremblait, et je m’en foutais. Peut être même que cela me réjouissait, quelque part. Parce qu’elle n’avait pas le droit de juger et me cracher son avis dans la figure, quand je tentais de rester polie et ne rien donner de mon avis violent et réel sur sa philosophie, sa philosophie qui prenait un malin plaisir à vouloir me détruire. Je pouvais cohabiter avec elle, malgré ses défauts et ses oppositions avec moi-même. Mais je ne pouvais tolérer son attitude pitoyable, cette manière de me prendre en pitié, parce que je ne respectais pas ses codes de vie et sa vision du monde.
-La force ne mène à rien ? Parce que tu crois que sans force, ta justice pourrait fonctionner ? L’homme, il est con, il est crétin, et il fonctionne à la baguette. Tout seul, il peut être aussi droit et juste que possible, ça ne changera rien : en groupe, il devient, dans cette société, d’une connerie crasse et rare.
-Ne juge pas.
-Et c’est toi qui me dis ça ?
Elle gémit. Elle ployait sous la violence que je dégageais, cette violence qui montait – et que je tentais de contenir. Il n’y avait donc rien à faire ? Ce n’était pas comme si je ne la comprenais pas : ses idées étaient belles, peut-être, mais il n’y avait pas dedans, pour moi, le goût, la point d’amertume qui fait vivre. Trop de bonheur tue le bonheur. Un malheur amène avec lui une nouvelle vision des choses, lave intégralement une âme et la fait évoluer. Le bonheur, c’est une éloge de la paresse et de l’immobilisme, alors que moi-même était une émanation du passé : un passé qui voulait avancer dans la vie en conservant sa philosophie.
-Tu es trop violente pour notre époque ! Cette époque, là, qui doit changer, apprendre les vertus de l’amour !
-Mes vertus, les connais-tu ?
-Je connais tes dérives, cela me suffit, affirma-t-elle brutalement, en se redressant, droite et fière. Et tes dérives sont aussi mauvaises et pourries que toi.
-Moi aussi, je connais tes dérives. Et elles sont plus pernicieuses que les miennes. Elles mènent en réalité à une dégringolade, elles plongent les gens dans la violence, dans le rêve – ou plutôt le cauchemar. Les juments de la nuit sont devenus de plus en plus fortes depuis que tu es venue au monde, sur un rêve, une utopie qui aurait pu être belle sans toutes ses failles.
-Peu importe. Tu dois partir. Laisser le monde en paix.
-Moi, partir ? Non.
Je pris négligemment la bande qu’elle me tenait, et ouvrit une bouteille d’eau, arrosant mes mains toujours douloureuses et pleines d’éclats scintillants. Cela piquait, comme des petites épingles plantées dans la chair à vif, mais il n’était pas question pour moi de laisser transparaître, ne serait-ce qu’un instant, que je pouvais souffrir physiquement. Je ne pouvais pas souffrir physiquement : cela aurait été à l’encontre de ma nature profonde.
-Tu oublis que des gens, ces arriérés, ceux que tu méprises, respectent encore les valeurs de leurs ancêtres. Si je suis violente, moi, philosophie née des difficultés d’une terre glacée et des combats pour la vie, toi, tu es capable de faire pourrir parfois les plus belles choses, et de donner naissance à d'autres qui sont superbes.
-Ton credo de vengeance ne sert à rien.
-Mon credo n’est pas la vengeance. Mon credo est la juste compensation Mais rappelle-toi que ce ne sont ni les dérives, ni les mensonges, ni les utilisations abusives qui font ce que je suis. Il est vrai qu'il en est de même pour toi. Si je suis la juste compensation, tu es la rééducation : quand tu faillis, seule moi peut rétablir la balance.
Elle pencha la tête, pris mes mains et en retira, le plus doucement possible, les éclats qu'elle y trouvait. Elle ne disait plus rien, ne faisait que sourire, comme apaisée. Comme s'il n'y avait plus rien à dire. Et moi, je restais là, cherchant des mots pour exprimer ce qu'il manquait – et je sentais qu'il manquait quelque chose à cette argumentation. Voilà pourquoi elle attendait.
Lentement, je lui tournai à nouveau le dos, songeuse, laissant néanmoins l'une de mes mains à ses bons soins, doux et obligeants.
-Tu es à l'image des hommes en réalité. Des hommes qui ont cherché à se libérer des Dieux. Mais finalement, ils n'ont fait que ce soumettre à d'autres « dieux », qui n'en ont ni le nom, ni la carrure. Ils se sont soumis à quelque chose de pire.
-Essaye-tu de dire que je suis pire que toi? Que je suis un monstre, un Moloch dévoreur d'enfant et d'êtres humains?
-Non. J'essaye de dire que tu n'es pas affiliée aux Dieux. Tu es affiliée aux hommes. Moi, je suis affiliée aux Dieux. Œil pour œil, dents pour dents, la punition est à la hauteur de l'attaque si le cœur est pur, et les coupables toujours sanctionnés!
-C'est si... puéril?
-C'est ainsi que l'ont dicté les Dieux, et personne ne pourra nommer les décisions des Dieux « puériles » sans oublier Leur nature. Mais deux Justices pour deux natures. C'est peut être comme cela que doit s'organiser les choses.
-Ta lame est encore plus solide que je ne le pensais.
-Je suis la Justice aveugle. Si ma lame était incapable de frapper...
-... alors les Dieux auraient mal fait les choses.
Je souris, amusée, sans qu'elle me voit. Qu'importe si elle me voit, d'ailleurs, puisque c'est presque une habitude d'être amusée une fois qu'elle comprend ce que mes mots veulent dire ; ce que j'incarne. Elle délaisse ma main, et exige que je lui donne l'autre ; je ne rechigne pas. Elle a toujours été comme cela, prête à soigner les blessures faites sous mes coups de colère ou mes froides décisions. Elle est humaine en cherchant à apprendre de manières douces aux hommes ; je suis divine en leur offrant de violentes épreuves, de violentes punitions. Je secoue la tête, un rire au bord des lèvres, et elle me lance un regard interloqué, qui ne rencontre qu'un regard et un sourire amusés.
-Tu es toujours la même.
-Toi aussi. Et alors? Nous sommes sensées changer?
-Il paraitrai que ce qu'ils font de nous est sensé nous influencer...
-Foutaises, grommelai-je, soudainement ennuyée. Modifier un ensemble d'énergies, oui, ils en sont capables. Les entités en elles-même? Laisse-moi rire. Ils peuvent s'influencer eux-même, jouer une comédie de justice, trainer nos noms dans la boue : mais nous changer?
-Je ne sais pas. Tout n'est-il pas sensé changer?
-Tout nait, meurt, renait. Mais les grands principes du monde, des mondes, restent les mêmes. N'en as-tu pas conscience, toi, jeune Justice?
-Je ne sais pas. Peut-être. Peut-être pas.
Et tandis qu'elle bande ma main, avec sa délicatesse attentive, je secoue la tête. Que resterai-t-il si même la justice, les justices, les Justices, la Justice, étaient changées selon le cœur des hommes? Cette simple pensée me fait frémir, et tandis qu'elle lâche ma main, je prend une longue inspiration, cherchant à calmer la réaction de mon corps. Il est impossible que je craigne quelque chose, à fortiori encore moins ceux que je suis sensée juger. Car oui, je juge, finalement. Je juge autant que les autres, mais avec toute la connaissance et le savoir des fautes de chacun. Je punis les coupables, qu'ils soient repentant, qu'ils aient oublié leurs fautes ou qu'elles brûlent encore dans leurs esprits. Je juge, je pèse chacun de leurs mots, chacun de leurs morts, chacune de leurs âmes, comme elle tente de le faire avec douceur.
Il n'y a pas qu'une Justice, mais il n'y a pas non plus deux, ni trois, ni mille ou une infinité de Justice ; il n'y en a qu'une, une Justice(s) aux murmures pluriels, aux voix divines et humaines, aux voix inaudibles et aux cris hardis.
Il n'y a pas deux Justices. Il n'y a qu'un pluriel hasardeux, coincé entre le souffle d'une volonté.
- Mood:
annoyed - Music:On s'Emmène - La Rue Ketanou

